MERCREDI 11 MARS 2020 : GREEN BOYS – FILM DOCUMENTAIRE

20H45
CINEMA LE TRIANON
En présence d’Ariane Doublet, réalisatrice.

Film documentaire. Tourné près de Fécamp, le film Green Boys d’Ariane Doublet raconte l’amitié entre un jeune migrant et un adolescent cauchois. Alhassane est un jeune guinéen de dix-sept ans. Accueilli dans un petit village au bord de la mer en Normandie, il rencontre Louka, treize ans. Une amitié est née. Elle se construira jour après jour, comme leur cabane, lieu secret de l’enfance et refuge aux blessures. Ariane Doublet fait partie d’une association havraise, Des lits solidaires, qui organise l’accueil chez des particuliers de jeunes migrants arrivés en France. C’est ainsi qu’Alhassane est arrivé chez elle.

Ariane Doublet filme les traces du monde dans sa Normandie natale depuis 20 ans. Chacun de ses documentaires laisse une cicatrice ou une fossette sur le paysage qui part de la Manche pour étendre ses prairies jusqu’à l’Ile-de-France. Ainsi dans Les Sucriers de Colleville, elle prend la forme de l’usine qui ferme laissant les ouvriers sur le carreau, mais c’est aussi la maison clef en main construite sur l’herbage où autrefois broutaient les vaches de La Maison neuve, ou bien le camion « China Shepping » qui bat la campagne dans La Pluie et le Beau Temps. Avec Green Boys, elle ne fait pas exception : sa Normandie est encore un visage d’une société en mutation.

Mais cette fois, cette trace du temps qui court prend forme humaine, en la personne d’Alhassane, 17 ans. C’est par le biais d’une association où elle milite, “Des lits solidaires”, qui cherche à héberger des mineurs isolés, qu’elle a fait sa connaissance. Il a fui la Guinée pour se retrouver complètement désœuvré sur le port venteux du Havre. Cette grande tâche noire qui se dessine sur les pâturages verts sera vite accompagné d’une petite tâche blanche en la personne de Louka, 10 ans. Dans un cinéma qui ne s’intéresse à la campagne qu’avec une affection sociale, chaque pas de côté est remarqué. Sa représentation est d’ordinaire bornée à quelques problèmes locaux. On n’a pas l’habitude de la voir altérée par une note dissonante. Ici, la couleur de peau d’Alhassane tape à la rétine comme une petite anomalie, un truc qui nous fait tiquer un centième de seconde.

Et c’est dans ce contexte et non sans malice que la cinéaste accentue le hiatus en filmant les complices construisant une hutte au beau milieu des champs, à l’image de celle où Alhassane a grandi. Une maison de bois et de paille que l’on dirait entourée de mauvaise végétation. Cet échange culturel est à l’image du cinéma d’Ariane Doublet : l’idée passe constamment par le paysage.

La prairie où jouent Alhassane et Louka est mise en scène comme une zone de liberté, un havre de paix pour se remplir les poumons d’air frais et laisser aller son imagination à ses rêves. Pause bien méritée pour le jeune migrant qui est arrivé là après un périple de 2 ans ressemblant trait pour trait à l’enfer. Sous le ciel bleu normand, c’est par ces arbres où l’on peut grimper, ces collines à dévaler, ces meules à escalader qu’il scelle son amitié avec Louka. Cette prairie est presque l’espace tant rêvé par-delà les Rocheuses par les colons des westerns, un pays qui n’aurait que la douceur du miel et la fraîcheur du lait.

C’est frappant dans la scène où Alhassane redécouvre la mer à l’occasion d’une chasse aux crabes. Accroupi, l’eau jusqu’au genou, une épuisette à la main, cet obstacle infranchissable et funeste un mois auparavant redevient un lieu de plaisir et de découverte. Mais en le présentant comme si paisible et totalement hors du temps, Ariane Doublet ne pousse pas tout à fait son idée théorique jusqu’au bout. Dans nombre de ses documentaires, la Normandie et sa qualité de vie est « fragilisée » par des forces extérieures ; ici, elle ne l’envisage que comme un « après » en tout point inverse à la rudesse du chemin. Mais elle ellipse le fait qu’elle est aussi un « avant ». Avant les efforts à fournir pour s’intégrer, avant la recherche acharnée d’un travail, avant le racisme. En préservant ce petit paradis de son caractère éphémère, elle rejette le drame aux portes des prés. Ce qui donne un film sans doute un peu simpliste sur un sujet complexe.

Green Boys est finalement d’un vert agréable mais pastel, et laisse l’image d’un documentaire bienveillant, peut-être au détriment d’un pan de la réalité d’une réalité plus compliquée. Cette douce Normandie idéalisée est un peu trop indépendante du reste de la France…